sex & drugs & motorbikes
Par Denis Berger, vendredi 26 janvier 2007 à 16:09 :: Articles :: #13 :: rss
Dans un récent billet Baptiste Coulmont,
sociologue qui manifeste un intérêt constant pour
les petits sujets un peu ridicules, montre comment des
députés ont adjoint à un projet
législatif en cours de discussion, la réforme de
la protection de l'enfance, un amendement qui à la
fois entre dans le cadre de la réforme en question, et voit
le retour d'une mesure de prohibition vainement
présentée vingt ans plus tôt. Leur
Article 9 rectifié vise à interdire l'installation d'un
commerce d'objets pronographiques, sans plus préciser la
nature de ceux-ci, ce qui donne à penser que Sonia Rykiel fera bel et bien
partie du lot,
à moins de deux cent mètres d'un
établissement d'enseignement, définition assez
vaste pour englober aussi bien la maternelle que
l'université en passant par le centre de formation
d'apprentis. Si la cible est vaste, la liste de ceux qui auront le
droit de l'atteindre, et dont on ne peut imaginer qu'ils ne soient pas
pour quelque chose dans cet amendement, reste strictement
délimitée : associations de jeunesse, de parents
d'élèves, de protection de l'enfance,
régulièrement déclarées
depuis au moins cinq ans à la date du
dépôt de plainte.
Au delà, une fois de plus, de la coïncidence
chronologique,
puisque le souci des députés
s'était, quelque mois plus tôt, porté
sur une autre catégorie de corrupteurs de la jeunesse, les
revendeurs de deux-roues motorisés,
par le renforcement d'une pénalisation inaugurée
vingt
ans plus tôt avec le décret n°84-1065 du
30
novembre 1984 et interdisant la pratique consistant à rendre
à ces véhicules leur
puissance réelle, la
comparaison des prohibitions réglementaires portant sur le
sexe et la moto, la manière dont ces prohibitions
sont
portées très brièvement au jour par
l'adoption
presque sans présenter de justifications d'un article de loi
ou d'un amendement, la
révélation qui se produit ainsi de l'action
discrète d'entrepreneurs de morale, méritent
qu'on s'y
attarde un peu.
la liste des interdits
Dans un pays où personne ne considère la vente libre des armes de guerre comme faisant partie des droits fondamentaux des citoyens, la puissance publique dispose d'un assez large espace pour promouvoir des interdictions, lesquelles concernent généralement un nombre limité de catégories qui portent leur propre légitimité. La plus générale vise à interdire les comportements nuisibles aux autres, et auxquels ces derniers n'ont pas le moyen d'échapper. C'est au nom de ce principe, et en raison du glissement qui a fait passer la fumée du tabac de l'état de simple désagrément, pour ceux qui n'en aiment pas l'odeur, à celui de poison, que les fumeurs en entreprise devront désormais assouvir leur vice à l'abri des parois d'une cabine sécurisée. Mais il n'est, pour l'instant, pas question d'une prohibition totale, le fumeur conservant le droit de détruire ses poumons, et de commencer à le faire dès seize ans. Si des interdictions frappent d'autres drogues génératrices d'accoutumance, c'est au nom du danger que représente le drogué, dont les actions seront alors gouvernées par sa dépendance, pour les autres membres du corps social.On laisse, en somme, un espace aux comportements répréhensibles, du moins pour les individus auxquels leur majorité a conféré ce droit à se gouverner soit-même qui vient avec l'émancipation ; a contrario, on sera d'autant mieux fondé à exercer un contrôle spécifique des mineurs que ceux-ci n'auront guère le moyen de s'y opposer. La drogue étant donc globalement interdite, le tabac réservé aux plus de seize ans, il reste encore à protéger explicitement les jeunes adolescents contre deux dangers, ou plutôt deux tentations : le sexe, l'amendement présenté plus haut témoignant des tentatives pour limiter leur exposition à la pornographie, et la motocyclette. En fait de motocyclette, la protection des mineurs se cantonne aux deux types de deux-roues motorisés que ceux-ci sont autorisés à conduire : la motocyclette légère alias MTL pour les rares titulaires du permis AL que l'on peut passer dès 16 ans, et le cyclomoteur à 14 ans pour le bien plus vaste groupe des collégiens possédant le BSR. Dans un cas comme dans l'autre l'obtention d'un permis, assez sommaire avec le BSR même s'il implique le recours à une moto-école, plus complexe avec le permis AL, reste un préalable forcé : en somme, pour posséder un deux-roues sans passer un examen, il faut se contenter d'un vélo.
Ces deux catégories de deux-roues à moteur sont,
de plus, définies, et contraintes, par une double
restriction : dans leur cylindrée
d'abord qui restera inférieure à 125 cm³
pour la MTL et à 50 cm³ pour le cyclomoteur, dans
leurs performances ensuite par limitation soit de la puissance, moins
de 15 cv pour les MTL, soit de la vitesse maximale, 45 km/h
pour les cyclomoteurs. Dans les faits, la limitation de
puissance des 125 cm³ se trouve placée suffisamment
haut pour, sur les monocylindres quatre temps qui forment l'essentiel
du parc, ne pas constituer de gêne réelle. Il n'en va
pas de même pour les cyclomoteurs, dont un
débridage efficace augmente significativement la vitesse :
après tout, à l'époque où
la catégorie existait encore, les cyclomoteurs
engagés en Grand Prix atteignaient des vitesses de l'ordre
de 210 km/h.
Or, il se trouve que ces deux types d'objets jouissent de statuts
sociaux largement
divergents. Pour l'essentiel, les 125 sont des véhicules
utilitaires utilisés par des adultes, en particulier sous la
forme du scooter, dans leurs déplacements urbains ;
à l'inverse, les cyclomoteurs sont maintenant presque
exclusivement la propriété d'adolescents pour
lesquels ils représentent, et ont toujours
représenté, le premier moyen
d'échapper physiquement à la tutelle familiale,
et qu'ils conduisent souvent avec une intensité et un
mépris
du
danger dont peuvent témoigner les compagnies d'assurance.
Ceux-ci se trouvent donc engagés dans un parcours qui
relève à la fois et d'une
manière inséparable de l'émancipation,
indispensable, et de la transgression, inévitable. En
conséquence, les
restrictions frappant les deux-roues motorisés pour les
mineurs, l'objectif
qu'elles visent, la manière dont elles seront
appliquées, constituent autant de
révélateurs de l'importance pour des adultes de
contrôler les pulsions adolescentes, en particulier par la
répression des corrupteurs.
l' adolescence éternelle
L'histoire du débridage du cyclomoteur se confond en effet avec celle des fabricants, souvent italiens, des pièces utilisables à cet effet, comme le rappelle Pierre en se remémorant les années de sa folle jeunesse :
Non, parce que je roulais un peu plus vite, il montait à soixante, j'avais déchicané, ça marchait bien, et puis il y en a un sur lequel j'avais monté un carbu un peu plus gros, le fameux carbu de 14 Dell'Orto qu'on mettait à l'époque, et je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.Et puisqu'il n'existe aucune possibilté effective de contrôler les pratiques de cet ordre puisqu'elles s'exercent à titre privé et, au plus large, au sein de groupes restreints et informels, il faut donc se retourner vers le professionnel, qui commercialise les pièces en question. C'est lui, en première analyse, qui sera l'objet des sanctions renforcées par le chapitre IV, article 11 de la loi N°2006-10 du 5 janvier 2006, article qui n'a reçu d'autre justification que celle présentée par le rapporteur, Dominique Le Mèner, dont le commentaire est suffisamment bref et significatif pour mériter d'être cité en totalité :
En France, la vitesse des cyclomoteurs est limitée à 45 km/h. Les motos d'une puissance supérieure à 100 CV sont interdites, alors qu'elles sont autorisées dans les autres pays européens, et doivent donc être bridées. « Débrider » un moteur, c'est le modifier de manière à accroître sa puissance normale, en supprimant des pièces (cales sous l'accélérateur, brides), ajoutées pour permettre l'achat en France d'engins fabriqués à l'étranger. D'autres pratiques (le gonflage, ou le kitage) consistent à remplacer des pièces d'origines -cylindre, carburateur-, pour augmenter la puissance.On trouve là, en vrac, une défaillance du raisonnement - comment le fait de rendre à une moto sa puissance d'origine pourrait-il dégrader ses caractéristiques de freinage ou de consommation, puisque c'est dans cette configuration-là qu'elle roule dans tous les autres pays européens - une ignorance de l'accidentologie des motards - les accidents mortels sur les autoroutes, là où l'on imagine que peut s'exprimer la haute vitesse, représentaient en 2003 4,9 % du total des victimes - et, en conséquence, une causalité fallacieuse - les vitesses sont plus élevées, donc on roule plus vite, donc on a plus d'accidents - ainsi qu'une méconnaissance des performance réelles de ces machines - les plus rapides des motos légales atteignent des vitesses de l'ordre de 250 km/h - et, plus encore, aussi bien des caractéristiques sociométriques de leurs conducteurs que de la réglementation qui leur est applicable. On ne chicanera pas sur les "pétarades" dont pourraient être victimes les éventuels riverains des autoroutes et des voies à grande circulation, qui doivent faire face à bien d'autres nuisances que celles que produisent des deux-roues dont on ne cesse de nous répéter qu'ils représentent moins de 1 % du trafic total, pour revenir sur cette surprenante catégorie des "jeunes utilisateurs" manquant d'expérience.
Les motocyclettes de grosse cylindrée sont presque toutes débridées, généralement par des professionnels. Cette augmentation de puissance, souvent de plus de 50 %, procure à ces engins financièrement très accessibles, des performances très supérieures à celles de toutes les automobiles (vitesse maximale proche de 300 km/h), ce qui incite leurs utilisateurs à rouler très au-dessus des vitesses maximales autorisées et contribue ainsi à la très forte accidentalité des conducteurs de ces véhicules, dont les performances sont incompatibles avec leurs autres caractéristiques techniques (freins, pneus) et l'expérience de leurs jeunes utilisateurs. Leurs pétarades sont également difficilement tolérables pour les riverains, sans compter que ces véhicules consomment jusqu'à 40 % de plus, ce qui induit d'autres nuisances.
Car le rapporteur semble ignorer que les motos au plein sens du terme,
ces MTT2 dont la puissance est donc bridée à 100 cv, ne peuvent être pilotées avant d'avoir, soit
21 ans, soit deux ans d'expérience au guidon de MTT1
limitées à 34 cv. Dans les faits, un certains
nombre de variables - la construction progressive de son
expérience, les prescriptions du groupe des pairs, la
conscience de ses limites qui conduit à monter
progressivement en gamme mais aussi, plus prosaïquement, les
tarifs d'assurance prohibitifs qui attendent les jeunes conducteurs
avides de grosses cylindrées - font que les pilotes de
machines de hautes performances auront très rarement moins
de 30 ans. Il n'existe, en réalité, que deux
façons de
conduire à 18 ans un véhicule de plus de 100 cv : rouler à moto sur un circuit, là où
la
réglementation ne s'applique pas, ou acheter une voiture,
dont certaines dépassent les 500 cv tout en restant
légalement accessibles à tous les titulaires du
permis B, et bien que la dangerosité pour les autres, un
critère de base pour justifier une interdiction, soit, selon
les statistiques de la Sécurité
Routière, 7,5 fois plus importante pour les
automobiles que pour
les motos.
Mais l'élément le plus significatif du rapport de
Dominique Le Mèner reste la manière
dont, comme tant d'autres, il confond cyclomoteurs et
motos, visible par exemple dans son exposé commun
de pratiques distinctes - le débridage
concerne à la fois les motos et les cyclomoteurs,
là
où le kitage ne s'applique qu'à ces derniers, et
comprend
généralement la pose d'un pot
d'échappement aussi
bruyant qu'illégal. Il parvient ainsi, en ne prenant en
considération que l'inexpérience des "jeunes
utilisateurs", à englober l'ensemble du monde motard dans
la catégorie des débutants, et, par extension,
des mineurs.
Pourtant, avec une moyenne d'âge qui a passé les
40 ans,
ceux qui ne sont plus jeunes que dans l'esprit, à
l'image d'un Jean Babilée
qui, à 82 ans, a toujours fière
allure au guidon de sa très sportive CBR 600 RR, en
constituent
la fraction numériquement la plus significative. La logique
du
raisonnement, qui confond cyclomoteurs et motos, assimilant adolescents
et adultes, permet de ranger ces derniers dans une catégorie
à protéger au même titre que les
mineurs contre
leurs propres excès, et donc de leur dénier, sur
ce
point, et du fait d'avoir eu l'irresponsabilité de choisi la
moto, leur qualité d'adultes responsables.
L'intérêt d'un sujet comme celui-ci, technique,
très spécifique, tout à fait
périphérique, est de permettre, pour peu que,
justement, l'on dispose des connaissances qui font visiblement
défaut au législateur, de
révéler plus facilement le jeu des forces qui
produisent la réglementation et sa justification. A la
racine de celles-ci, on trouve la marque des entrepreneurs de morale,
associations de victimes de la route en l'espèce, qui
revendiquent doublement, au nom de la famille et au nom des
victimes, le monopole de la protection de la jeunesse contre
les accidents de la route comme de la manière d'y
parvenir, par une prohibition de plus en plus forte et une
répression de plus en plus stricte. Et il leur
est plus facile d'agir lorsque le public concerné
n'a pas à donner son avis, c'est à dire lorsqu'il
est mineur. Ensuite il suffit, par ce glissement dont l'intervention du
rapporteur donne un
bon exemple, de rattacher fictivement la catégorie des
motards en
général à celles des deux-roues
pilotés par des mineurs pour se
retrouver, même à 82 ans, privé de son
droit d'agir en personne
responsable.
Une telle confusion ne pourrait avoir cours dans le domaine de
l'automobile,
où l'on traite à part le problème des
"jeunes
conducteurs" comme celui des "délinquants routiers", sans
ici les confondre, du moins dans le discours de l'appareil d'État, avec
la catégorie générale des
automobilistes. Et celle-ci met finalement en lumière, faute
de constructeurs en
activité, faute de champions connus, et même si un
retraité
occupe le poste du Ministre
délégué à
l'aménagement,
et, sans doute, faute de réussite dans l'espace public de la
FFMC,
la puissance normative de cette ignorance dont est victime la moto dans
un pays
où sa visibilité est nulle.
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