la composante sociale des accidents de la route
Par Denis Berger, mercredi 28 février 2007 à 16:51 :: Billets :: #14 :: rss
On l'apprend grâce à Baptiste Coulmont : les Actes de la recherche en sciences sociales, qui, par rapport à des publications plus officielles telle la Revue française de sociologie, sont un peu à la recherche sociologique française ce que Moto Journal était à Moto Revue, l'enfant turbulent né dans l'agitation des années soixante-dix, sont désormais accessibles en ligne depuis les premières livraisons, de 1975 à 2003, les années suivantes étant progressivement mises à la disposition du lecteur impécunieux sur Cairn. C'est l'occasion de retrouver un ancien texte de Luc Boltanski paru dans le numéro 2, "Les usages sociaux de l'automobile : concurrence pour l'espace et accidents" dont, trente ans après, et même s'il s'intéresse uniquement aux automobilistes, bien des remarques restent pertinentes, peuvent sans grande difficulté être étendues à la moto, et montrent combien, en l'absence d'une authentique approche sociologique des conducteurs, qui interprèterait donc leurs comportements en fonction de leurs origines et de leurs positions sociales, l'accidentologie se condamne à rester dans le domaine des pseudo-sciences.
Les très rares analyses ethnographiques portant sur la
question des accidents, et sur ce que l'on appelle désormais
la violence routière, attestent pourtant bien de
l'importance de
ce facteur. Ainsi, Jean-Marie Renouard, qui, dans As du volant et chauffards, a
conduit une soixantaine d'entretiens avec des automobilistes poursuivis
au tribunal pour des délits routiers, note combien la nature
de ceux-ci dépend de la situation sociale de leurs auteurs,
lesquels, neuf fois sur dix, sont des hommes. Les employés,
ouvriers, petits commerçants seront très
majoritairement poursuivis pour avoir conduit en état
d'imprégnation alcoolique, tandis que les grands
excès de vitesse, et alors même que, contrairement
aux années soixante et soixante-dix où Luc
Boltanski écrivait son article, l'amélioration et
l'homogénéisation des performances des
automobiles a permis, en quelque sorte, la démocratisation
de ce délit particulier, restent des infractions de cadres
et de
professions libérales.
C'est que, au delà des approches supeficielles auxquelles
Luc
Boltanski règle leur compte d'une formule assassine,
"prêchi-prêcha sacerdotal", "terrorisme
médical",
"verbalisme avant-gardiste", le refus de prendre en
considération la composante sociale des accidents de la
route
procède d'abord de la prééminence du
juridique : des premiers actes, avec ce constat amiable où
l'affaire se règle en privé, et avec sa compagnie
d'assurance, aux éventuelles suites judiciaires, l'ensemble
du
processus des accidents se place exclusivement dans le cadre
légal d'une procédure. Et c'est seulement au
tribunal,
soit pour une infime proportion des cas, que l'automobiliste anonyme
deviendra un individu qui, compte tenu
du temps qui lui sera accordé, aura tout juste le temps de
décliner son nom et sa profession. Le poids de ce
système
normatif explique sans doute en grande partie pourquoi
l'accidentologie ne peut se penser en dehors du principe de la faute et
de la sanction, et pourquoi elle n'accepte pas de prendre en compte
d'autres variables sociales que les plus évidentes, le sexe
et
l'âge, paramètres les plus universels,
puisqu'ils seront par exemple utilisés pour donner
à chaque individu son identifiant unique, le
numéro de sécurité sociale, et donc
les plus neutres.
En ne poussant pas plus loin la segmentation sociométrique,
on évite donc toute référence, et tout
besoin de
recourir, à une discipline rebelle comme la sociologie.
Luc Boltanski montre pourtant bien tout ce que les accidents doivent
à ce paradoxe : alors que les
propriétés de l'autoroute, voie
spécialisée par destination, comme de sa rue dans
son quartier, spécialisée par nature, limitent
les occasions de rencontres socialement
hétérogènes, la route reste l'un des
rares endroits où se côtoient des acteurs que tout
oppose et qui, généralement,
s'évitent. Et le carrefour, entre route principale et route
secondaire en particulier, devient, au propre comme au
figuré, le principal terrain d'une rencontre
souvent brutale : "si les intersections constituent le lieu
privilégié des collisions (...) c'est au moins
pour une part qu'elles opèrent la rencontre fortuite, en un
même point de l'espace physique, d'espaces sociaux
différents, régis chacun par des
règles propres et qui pourraient se superposer en nombre
illimité sans interférer, n'était la
rareté absolue de l'espace physique. Le paysan qui, avec son
tracteur, débouche d'un chemin de campagne et qui,
traversant à l'aveugle la route nationale,
pénètre dans le champ qui la borde et
où il se rend, ne fait que suivre un trajet frayé
de longue date, familier et chargé de significations
quotidiennes, avec lequel la route reliant entre elles deux villes
éloignées interfère par accident en se
superposant un instant à lui. (Boltanski, Les usages sociaux
de l'automobile, p 44). En 1972, précise Luc Boltanski, les
intersections totalisent 42 % des accidents corporels ; en
l'espèce, la situation d'ensemble a fortement
évolué, puisque, nous dit l'ONISR, elles ne
représentent plus en 2005 que 27 % des accidents,
et 12 %
des tués. Mais pour les motards, et selon la même
source, si, en 2004, la proportion d'accidents corporels reste, avec
29 %, proche de la moyenne nationale, la part des
tués dans ces
circonstances est, elle, bien supérieure, puisque
représentant 29 % du total en 2002, et encore
27 % en 2003.
Les carrefours, en d'autres termes, sans doute grâce
à leurs aménagements, et au
développement de priorités
matérialisées par des balises ou des signaux
stop, sont devenus moins dangereux pour les usagers en
général, mais pas moins meurtiers pour les
motards. Avec eux, le "malentendu symbolique entre
indigènes et étrangers" que décrit Luc
Boltanski, chacun ayant une interprétation propre et
incompatible du code de la route et de son application
à cet endroit précis, devient
incompréhension radicale : entre "le paysan avec son
tracteur" et le motard urbain en promenade ou en
déplacement,
l'hétérogénéité,
somme des différences entre les positions sociales, les
lieux d'habitation, les pratiques, la nature des véhicules
et de leurs performances, atteint son maximum. Plus que
différent, le motard reste totalement
indéchiffrable, l'effort nécessaire pour le
comprendre se révélant d'autant moins utile que
cet étranger, sur la route, ne se rencontre qu'en
très petit nombre et, étant vulnérable
par nature, se montre inoffensif sauf pour ceux qui sont aussi
vulnérables que lui.
On comprend alors combien il est devient tentant, comme le fait l'INRETS, qui semble par ailleurs ne toujours pas avoir appris à distinguer cyclomoteurs et motocyclettes, de rejeter, contre le constat statistique, la responsabilité de l'accident sur le motard et sur lui seul, au nom de formules simples mais constamment reprises, telles le sempiternel "attachement excessif à son statut prioritaire". Indubitablement, ce type de raisonnement aussi rudimentaire que normatif simplifie la vie du chercheur et démontre, a contrario, combien il importe, pour les accidentologues, de laisser la sociologie hors champ.
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