{"id":26,"date":"2007-03-30T19:18:41","date_gmt":"2007-03-30T18:18:41","guid":{"rendered":"http:\/\/these.mondomicile.perso\/?p=26"},"modified":"2007-03-30T19:18:41","modified_gmt":"2007-03-30T18:18:41","slug":"les-articulations-des-chiffres","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/sociomotards.net\/index.php\/2007\/03\/30\/les-articulations-des-chiffres\/","title":{"rendered":"les articulations des chiffres"},"content":{"rendered":"<p>On peut parfois interpr&eacute;ter des donn&eacute;es statistiques &agrave; la mani&egrave;re d&rsquo;un anthropologue physique, reconstituant, gr&acirc;ce au savoir pr&eacute;alablement accumul&eacute; &agrave; force de d&eacute;sosser les squelettes, une histoire et une lign&eacute;e &agrave; partir d&rsquo;un bout d&rsquo;omoplate. Et cet exercice s&rsquo;impose lorsque, comme avec la moto, ces donn&eacute;es existent en petite quantit&eacute;, et rendent d&rsquo;autant moins compte des pratiques des motards qu&rsquo;elles ne les concernent pas directement. Inutile, par exemple, on le sait d&eacute;j&agrave;, de trouver un d&eacute;nombrement du nombre de pratiquants&nbsp;: il faudra, en son absence, se contenter de deux indicateurs, pertinents au moins dans l&rsquo;&eacute;volution qu&rsquo;ils montrent&nbsp;: les immatriculations annuelles de motos neuves, et le nombre de permis A d&eacute;livr&eacute;s chaque ann&eacute;e.<\/p>\n<h3>motos pour tous<\/h3>\n<p>S&rsquo;agissant dans un cas comme dans l&rsquo;autre de cat&eacute;gories administratives d&eacute;finissant des objets dont l&rsquo;existence est attest&eacute;e par la d&eacute;livrance d&rsquo;un certificat, permis de conduire ou carte grise, on peut au moins supposer que les chiffres sont exacts, et &eacute;tudier des s&eacute;ries longues et stables, comme dans ce graphique qui retrace le nombre de permis d&eacute;livr&eacute;s chaque ann&eacute;e et les immatriculations de MTL et de MTT entre 1987 et 2005, chiffres extraits du num&eacute;ro sp&eacute;cial statistiques de l&rsquo;Officiel du cycle, de la moto et du quad. <\/p>\n<p><img decoding=\"async\" style=\"width: 600px; height: 390px;\"  alt=\"permis A delivres, immatriculations de MTL et de MTT entre 1987 et 2005\"  src=\"http:\/\/sociomotards.net\/wp-content\/images\/600x390permisA.png\"\/><\/p>\n<p>Ces trois courbes, &eacute;voluant de concert, montrent une relation aussi &eacute;vidente que triviale entre le succ&egrave;s au permis A et l&rsquo;achat d&rsquo;une moto. Pourtant, un accident significatif attire l&rsquo;oeil&nbsp;: apr&egrave;s une brusque hausse, puisque l&rsquo;on est pass&eacute; de 107706 permis d&eacute;livr&eacute;s en 1995 &agrave; 125343 en 1996, leur nombre s&rsquo;effondre l&rsquo;ann&eacute;e suivante, avec seulement 82566 d&eacute;livrances en 1997. L&rsquo;explosion simultan&eacute;e des immatriculations de 125, qui bondit de 24931 v&eacute;hicules en 1995 &agrave; 68938 deux ans plus tard, sugg&egrave;re &agrave; l&rsquo;&eacute;vidence l&rsquo;existence d&rsquo;un lien, alors m&ecirc;me que la brutalit&eacute; de la rupture ne peut, pour l&rsquo;observateur averti, que d&eacute;couler d&rsquo;une &eacute;volution r&eacute;glementaire.<\/p>\n<p>En effet, le 1er juillet 1996, le dernier en date des changements de p&eacute;rim&egrave;tres du permis moto est entr&eacute; en vigueur&nbsp;: jusque l&agrave; cantonn&eacute;s &agrave; des deux-roues de 80&nbsp;cc dont la vitesse maximale ne d&eacute;passait pas 75&nbsp;km\/h, les automobilistes ont alors retrouv&eacute; le droit de conduire des 125&nbsp;cc qui ne souffrent que d&rsquo;une limitation, dans les faits peu p&eacute;nalisante si l&rsquo;on tient compte de la cylindr&eacute;e, de leur puissance maximale. Les titulaires du permis B peuvent ainsi conduire des deux-roues qui, contrairement aux 80&nbsp;cc, restent utilisables sur les voies rapides, voire sur les autoroutes. D&egrave;s lors, les candidats au permis A qui n&rsquo;avaient d&rsquo;objectif qu&rsquo;utilitaire l&rsquo;ont abandonn&eacute; en masse, et ont tout aussi massivement achet&eacute; des 125. <br \/>En d&rsquo;autres termes, les usages se sont segment&eacute;s&nbsp;: puisqu&rsquo;ils &eacute;taient d&eacute;j&agrave; titulaires d&rsquo;un permis gr&acirc;ce auquel ils ont acc&egrave;s &agrave; des deux-roues qui correspondaient  &agrave; leurs besoins, les automobilistes ont laiss&eacute; aux seuls motards le monopole du permis qui les caract&eacute;rise. A partir de 1997, les permis A ne concernent plus gu&egrave;re que des motards au sens strict ; et ceux-ci ach&egrave;tent une quantit&eacute; toujours croissante de motos, au point de laisser appara&icirc;tre un ph&eacute;nom&egrave;ne int&eacute;ressant.<\/p>\n<p>Longtemps assez bonne, la corr&eacute;lation entre nouveau permis et achat d&rsquo;une moto se d&eacute;grade en effet &agrave; partir de 1999&nbsp;: les ventes continuent &agrave; progresser, alors que la quantit&eacute; de nouveaux permis stagne, puis d&eacute;cro&icirc;t. Si la simple lecture d&rsquo;une courbe ne permet que de formuler des hypoth&egrave;ses, celles-ci se r&eacute;duisent &agrave; une alternative&nbsp;: ou bien l&rsquo;on ach&egrave;te plus de motos parce que la situation personnelle des motards s&rsquo;am&eacute;liore, et qu&rsquo;ils peuvent par exemple se payer du neuf et plus seulement de l&rsquo;occasion, ou alors changer plus souvent de moto, ou bien l&rsquo;on assiste l&agrave; &agrave; un ph&eacute;nom&egrave;ne qui fait l&rsquo;objet d&rsquo;une passionante &eacute;tude de l&rsquo;Universit&eacute; de <a href=\"http:\/\/www.its.leeds.ac.uk\/research\/projectDetails.php?id=13\"  target=\"_blank\">Leeds<\/a>, <a href=\"http:\/\/www.dft.gov.uk\/pgr\/roadsafety\/research\/rsrr\/theme2\/theoldermotorcyclistno55\" target=\"_blank\">The Older Motorcyclist<\/a>, le retour &agrave; la moto apr&egrave;s une interruption plus ou moins longue de motards qui retrouvent ainsi, parfois &agrave; la veille de la retraite, la passion de leur jeunesse.<\/p>\n<p><h3>permis pour professionnels<\/h3>\n<\/p>\n<p>Il faudrait, pour aller plus loin dans l&rsquo;analyse, disposer de s&eacute;ries plus d&eacute;taill&eacute;es, permettant de conna&icirc;tre la r&eacute;partition par &acirc;ge et par sexe des candidats&nbsp;; or, si l&rsquo;on conna&icirc;t le taux de candidates, faible mais non n&eacute;gligeable puisque les femmes, dans une proportion assez stable quoique l&eacute;g&egrave;rement en hausse, repr&eacute;sentent de l&rsquo;ordre de 11,5 % des permis d&eacute;livr&eacute;s, l&rsquo;&acirc;ge ne para&icirc;t pas pris en compte. Impossible, &agrave; tout le moins, d&rsquo;en trouver trace au milieu des rares chiffres mis en ligne par la S&eacute;curit&eacute; Routi&egrave;re, laquelle s&rsquo;int&eacute;resse &agrave; tout autre chose. Or, le document en question, le <a href=\"http:\/\/www.securiteroutiere.gouv.fr\/infos-ref\/education\/edu-vie\/permis\/index.html\" target=\"_blank\">Bilan des examens 2004<\/a>, fournit une autre parcelle d&rsquo;information qui, bien qu&rsquo;elle se r&eacute;sume en un unique tableau, ouvre de fort int&eacute;ressantes perspectives&nbsp;:<\/p>\n<table style=\"text-align: left; width: 100%;\" border=\"1\"  cellpadding=\"2\" cellspacing=\"2\">\n<tbody>\n<tr>\n<td>Cat&eacute;gorie de permis<\/td>\n<td>A<\/td>\n<td>B<\/td>\n<td>C<\/td>\n<td>D<\/td>\n<td>EC<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td>Examin&eacute;s<\/td>\n<td>113 277<\/td>\n<td>1 326 575<\/td>\n<td>40 213<\/td>\n<td>9 951<\/td>\n<td>31 660<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td>Re&ccedil;us<\/td>\n<td>99 056<\/td>\n<td>684 155<\/td>\n<td>30 414<\/td>\n<td>7 031<\/td>\n<td>26 643<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td>Taux de r&eacute;ussite<\/td>\n<td>87,45 %<\/td>\n<td>51,57 %<\/td>\n<td>75,63 %<\/td>\n<td>70,66 %<\/td>\n<td>84,15 %<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>On trouve donc ici deux permis pour tous, le A et le B, et les trois permis professionnels du groupe dit lourd &#8211;&nbsp;C pour les poids-lourds, D pour les autobus, EC pour les semi-remorques. Mais, on s&rsquo;en aper&ccedil;oit tout de suite, l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t du tableau d&eacute;coule pr&eacute;cis&eacute;ment du fait que la r&eacute;partition des taux de r&eacute;ussite ne suit absolument pas cette classification administrative puisque l&rsquo;on trouve d&rsquo;un c&ocirc;t&eacute; des permis, en quelle que sorte, professionnels, associ&eacute;s &agrave; des formations longues et complexes avec, peut-&ecirc;tre, un taux d&rsquo;abandon significatif en cours de formation et, de l&rsquo;autre, seul de son type, l&rsquo;ordinaire permis B avec un taux de r&eacute;ussite extr&ecirc;mement bas puisque, avec 51,6&nbsp;%, il se situe presque vingt points en dessous des autres, lesquels varient entre 70,7&nbsp;% et 87,4&nbsp;%. <\/p>\n<p>On peut, pour les permis du groupe lourd, poser comme hypoth&egrave;se l&rsquo;existence d&rsquo;un m&eacute;canisme de s&eacute;lection pr&eacute;alable&nbsp;: relevant d&rsquo;un parcours de formation professionnelle, r&eacute;sultats d&rsquo;une formation longue qui, d&rsquo;une part, requiert comme pr&eacute;alable la d&eacute;tention du permis B et, d&rsquo;autre part, comprend, comme pour les motards, un entra&icirc;nement sur piste, repr&eacute;sentant un investissement financier significatif, les permis de ce groupe ont tout pour produire un ajustement pr&eacute;alable des candidats aux exigences de l&rsquo;&eacute;preuve.<br \/>\n Naturellement, ces crit&egrave;res ne s&rsquo;appliquent pas aux formations destin&eacute;es au commun des mortels, &agrave; une nuance pr&egrave;s&nbsp;: il n&rsquo;est pas rare que les candidats au permis A soient d&eacute;j&agrave; titulaires du B, l&rsquo;inscription &agrave; une seconde formation dans un d&eacute;lai inf&eacute;rieur &agrave; cinq ans permettant de ne pas repasser l&rsquo;&eacute;preuve th&eacute;orique du code, et soient donc &agrave; la fois plus &acirc;g&eacute;s et plus exp&eacute;riment&eacute;s que les jeunes candidats au permis B. A l&rsquo;inverse, on peut &eacute;carter d&rsquo;autres hypoth&egrave;ses, comme par exemple un a priori favorable de l&rsquo;examinateur&nbsp;; le principal risque d&rsquo;&eacute;chec au permis moto d&eacute;pend en effet de l&rsquo;&eacute;preuve sur plateau, not&eacute;e suivant un bar&egrave;me d&eacute;fini et o&ugrave; les fautes, comme le fait de mettre un pied &agrave; terrre ou de renverser un c&ocirc;ne, sont visibles de tous et appr&eacute;ci&eacute;es sans ambigu&iuml;t&eacute;. Mais expliquer l&rsquo;&eacute;norme &eacute;cart entre les chances de succ&egrave;s &agrave; deux &eacute;preuves qui restent, apr&egrave;s tout, comparables tant par les populations qui s&rsquo;y essayent, que&nbsp;par les b&eacute;n&eacute;fices qu&rsquo;elles en retirent, une autonomie dans leurs d&eacute;placements motoris&eacute;s, s&rsquo;explique sans doute beaucoup mieux en formulant quelques id&eacute;es sur leurs significations sociales.<\/p>\n<p>Le permis auto rel&egrave;ve en effet d&rsquo;une obligation sociale, en tant, par exemple, que condition pr&eacute;alable &agrave; bien des emplois, et se range au nombre des savoirs dont l&rsquo;acquisition est n&eacute;cessaire, &agrave; peu pr&egrave;s au m&ecirc;me titre que la lecture et l&rsquo;&eacute;criture&nbsp;; il concernera, en d&rsquo;autres termes, sauf handicap r&eacute;dhibitoire, la totalit&eacute; d&rsquo;une classe d&rsquo;&acirc;ge&nbsp;; &agrave; l&rsquo;oppos&eacute;, le permis moto reste non seulement optionnel, mais m&ecirc;me objet d&rsquo;un certain discr&eacute;dit social, et s&rsquo;adresse donc &agrave; une population autos&eacute;lectionn&eacute;e par le seul fait qu&rsquo;une fraction tr&egrave;s minoritaire, puisqu&rsquo;elle repr&eacute;sente par exemple, pour 2004, 8,5&nbsp;% du nombre des candidats au permis B, de cette m&ecirc;me classe d&rsquo;&acirc;ge le tentera. On peut alors fort bien supposer, en comparant la complexit&eacute; des &eacute;preuves qui attendent les candidats au permis moto comme au permis lourd &agrave; la simplicit&eacute; immuable d&rsquo;un permis B qui se limite &agrave; l&rsquo;apprentissage de la conduite en ville, l&rsquo;existence d&rsquo;une pression sociale qui maintient cette derni&egrave;re &eacute;preuve dans une fictive simplicit&eacute;, avec comme cons&eacute;quence une formation insuffisante qui se traduit par un &eacute;norme taux d&rsquo;&eacute;chec, les examinateurs se substituant ainsi, dans le contr&ocirc;le social, au l&eacute;gislateur incapable de d&eacute;finir un mode de formation par lui-m&ecirc;me suffisamment s&eacute;lectif.<br \/>\n Et cette hypoth&egrave;se se trouve confort&eacute;e par la comparaison entre les chances de succ&egrave;s d&eacute;coulant des deux modes d&rsquo;acc&egrave;s &agrave; l&rsquo;examen du permis B&nbsp;: les candidats qui ont pu profiter de l&rsquo;Apprentissage Anticip&eacute; de la Conduite, donc d&rsquo;heures de formation pratique suppl&eacute;mentaires, connaissent un taux de succ&egrave;s qui, bien qu&rsquo;en diminution constante, atteint en 2004 67,6&nbsp;% ; &agrave; l&rsquo;inverse, ceux de la fili&egrave;re ordinaire se contentent de 47,3&nbsp;%. On imagine bien quelles distorsions sociales suppl&eacute;mentaires cet apprentissage anticip&eacute;, dispens&eacute; par exemple par des parents par d&eacute;finition automobilistes et qui disposent du temps n&eacute;cessaire &agrave; investir au profit de leurs enfants et qui, pour filer la m&eacute;taphore &eacute;ducative, peut se comparer aux cours compl&eacute;mentaires financ&eacute;s par ces m&ecirc;mes parents, peut introduire.<\/p>\n<p>Que ce soit le d&eacute;roulement de l&rsquo;&eacute;preuve elle-m&ecirc;me, le taux de succ&egrave;s, ou sa diffusion dans le corps social, tout oppose, une fois de plus, et alors que l&rsquo;obtention du permis de conduire concerne, d&rsquo;un point de vue sociom&eacute;trique, une m&ecirc;me population jeune, indiff&eacute;renci&eacute;e, et qui ne cherche pas &agrave; acqu&eacute;rir ainsi une qualification professionnelle, permis A et permis B. Point de passage oblig&eacute;, d&eacute;but d&rsquo;une carri&egrave;re de motard, le permis moto, en tant que tel, avec ses propri&eacute;t&eacute;s, marque d&eacute;j&agrave; une situation d&eacute;viante.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On peut parfois interpr&eacute;ter des donn&eacute;es statistiques &agrave; la mani&egrave;re d&rsquo;un anthropologue physique, reconstituant, gr&acirc;ce au savoir pr&eacute;alablement accumul&eacute; &agrave; force de d&eacute;sosser les squelettes, une histoire et une lign&eacute;e &agrave; partir d&rsquo;un bout d&rsquo;omoplate. 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