{"id":299,"date":"2011-08-17T19:11:03","date_gmt":"2011-08-17T17:11:03","guid":{"rendered":"http:\/\/sociomotards.net\/?p=299"},"modified":"2011-08-17T19:11:03","modified_gmt":"2011-08-17T17:11:03","slug":"lobby-prohibitionniste1","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/sociomotards.net\/index.php\/2011\/08\/17\/lobby-prohibitionniste1\/","title":{"rendered":"le lobby prohibitionniste 1 : l&rsquo;origine des repr\u00e9sentations"},"content":{"rendered":"<p>Pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par l&rsquo;engagement direct des usines japonaises en comp\u00e9tition, amplifi\u00e9 par le succ\u00e8s commercial de mod\u00e8les qui allaient entra\u00eener la renaissance d&rsquo;une pratique moribonde durant les ann\u00e9es 1960, le d\u00e9veloppement explosif de la pratique de la moto au cours des ann\u00e9e 1970 aura aussi des cons\u00e9quences dans le domaine sportif. L&rsquo;arriv\u00e9e massive, dans le circuit des Grands Prix, de ces jeunes pilotes europ\u00e9ens issus de comp\u00e9titions nationales intenses, et dont les meilleurs pouvaient capitaliser une notori\u00e9t\u00e9 d&rsquo;autant plus r\u00e9mun\u00e9ratrice que l&rsquo;audience de leur sport ne cessait de cro\u00eetre, entra\u00eena un vif conflit entre ces nouveaux venus et les structures, mat\u00e9rielles, organisationnelles et symboliques d&rsquo;un sport qui \u00e9tait, lui, rest\u00e9 en l&rsquo;\u00e9tat, conflit qui porta essentiellement sur la question de la s\u00e9curit\u00e9. La dangerosit\u00e9 de ces comp\u00e9titions alors meurtri\u00e8res tenait essentiellement aux infrastructures, les courses se d\u00e9roulant sur des circuits traditionnels mal s\u00e9curis\u00e9s et trop longs, comme celui du N\u00fcrburgring, trac\u00e9s en partie sur des routes ordinaires, en ville comme \u00e0 Brno ou \u00e0 la campagne avec le circuit finlandais d&rsquo;Imatra et son attraction unique, un passage \u00e0 niveau, voire cumulant ces deux handicaps pour le cas symptomatique de la manche britannique du championnat du monde de vitesse, le Tourist Trophy couru sur l&rsquo;\u00eele de Man. \u00c9preuve de loin la plus dangereuse du programme, elle sera d\u00e8s 1972 boycott\u00e9e par les pilotes les plus prestigieux, tels Angel Nieto ou Giacomo Agostini, les seuls \u00e0 pouvoir, sportivement et financi\u00e8rement, se permettre le luxe de manquer volontairement un Grand Prix. L&rsquo;arriv\u00e9e, \u00e0 la fin de la d\u00e9cennie, de pilotes am\u00e9ricains, et en particulier de Kenny Roberts, qui disposaient du soutien direct des usines japonaises et donc des moyens de faire valoir leurs exigences, cristallisa une opposition qui conduisit \u00e0 la gr\u00e8ve, les pilotes refusant de participer aux \u00e9preuves les plus dangereuses. Dix ans de conflits trouv\u00e8rent, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, une solution avec l&rsquo;abandon des circuits les moins s\u00fbrs. Les cons\u00e9quences de ce succ\u00e8s se mesur\u00e8rent imm\u00e9diatement sur la <a href=\"http:\/\/racingmemo.free.fr\/MOTO-GP-MEMORIAL.htm\" target=\"_blank\">mortalit\u00e9<\/a> des pilotes\u00a0: vingt-cinq victimes durant les ann\u00e9es 1970, dont douze d\u00e9c\u00e8s sur la seule \u00eele de Man, quatorze durant les ann\u00e9es 1980, deux la d\u00e9cennie suivante, une lors de la d\u00e9cennie 2000. Pourtant, bien que l&rsquo;\u00e9preuve ne figure plus depuis longtemps au programme du championnat du Monde, on court toujours le Tourist Trophy \u00e0 l&rsquo;\u00eele de Man, sur le m\u00eame circuit, et avec les m\u00eames cons\u00e9quences\u00a0: trois <a href=\"http:\/\/www.lerepairedesmotards.com\/actualites\/2011\/actu_110607-tourist-trophy-2011-3-morts.php\" target=\"_blank\">morts<\/a> pour l&rsquo;\u00e9dition 2011, dont un \u00e9quipage de side-car, Kevin Morgan, le singe, et Bill Currie, le pilote lequel, \u00e2g\u00e9 de 68 ans, participait \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve depuis 1967.<\/p>\n<h3>G\u00e9rer le risque<\/h3>\n<p>Dans <em>Le risque calcul\u00e9 dans le d\u00e9fit sportif<\/em> (L&rsquo;Ann\u00e9e sociologique 2002\/2 p.351 &#8211; 369), Luc Collard analyse, en proc\u00e9dant \u00e0 des comparaisons entre pratiquants de disciplines sportives distinctes, les \u00ab\u00a0jeux sportifs dangereux\u00a0\u00bb du motocross et de la plong\u00e9e sous-marine d&rsquo;une part, les sports plus calmes des tennismen ou des gymnastes de l&rsquo;autre, la fa\u00e7on dont un \u00e9chantillon de ces sportifs, tous d&rsquo;un bon niveau, appr\u00e9cient les dangers propres \u00e0 leur sport. Malheureusement, son approche essentiellement math\u00e9matique et taxinomique, qui emprunte notamment \u00e0 la th\u00e9orie des jeux, le conduit \u00e0 n\u00e9gliger des diff\u00e9rences pratiques pourtant d\u00e9terminantes entre les disciplines qu&rsquo;il compare. Ainsi, si les plongeurs sous-marins \u00ab\u00a0ne manifestent aucun int\u00e9r\u00eat pour les prises de risques\u00a0\u00bb, sachant \u00e0 quel point les accidents, dans leur discipline, sont rarement b\u00e9nins, et s&rsquo;ils \u00e9vitent \u00ab\u00a0l&rsquo;audace d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e (&#8230;) car le jeu n&rsquo;en vaut pas la chandelle, il y a tout \u00e0 perdre et rien \u00e0 gagner\u00a0\u00bb, le fait que les motocrossmen \u00ab\u00a0\u00e9galement amateurs de jeux sportifs dangereux, appr\u00e9cient les prises de risques d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s\u00a0\u00bb ne les transforme pourtant pas en \u00e9cervel\u00e9s incapables de mesurer les cons\u00e9quences de leurs actes. Le motocross, qui se pratique \u00e0 des vitesses relativement faibles sur des circuits au d\u00e9veloppement court et sur terrain mou, boue, sable, conna\u00eet de fa\u00e7on routini\u00e8re des accidents corporels, lesquels sont tr\u00e8s rarement mortels\u00a0; en cela, il s&rsquo;oppose terme \u00e0 terme \u00e0 la plong\u00e9e sous-marine. Et il n&rsquo;y a rien d&rsquo;illogique \u00e0 avoir une approche diff\u00e9rente du danger lorsque l&rsquo;on risque, dans un cas, un poignet cass\u00e9 et, dans l&rsquo;autre, la noyade.<\/p>\n<p>Mais Luc Collard ne se contente pas de cette comparaison binaire, puisqu&rsquo;il s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 d&rsquo;autres propri\u00e9t\u00e9s qui distinguent elles aussi les sports qu&rsquo;il \u00e9tudie\u00a0: motocross et tennis sont des comp\u00e9titions o\u00f9 les pratiquants affrontent directement leurs adversaires, et ils s&rsquo;opposent en cela \u00e0 la gymnastique avec sa performance solitaire et, plus encore, \u00e0 la plong\u00e9e. On comprend donc que, pour les tennismen et les motocrossmen, \u00ab\u00a0l&rsquo;enjeu comp\u00e9titif en simultan\u00e9\u00a0\u00bb durant lequel s&rsquo;affontent \u00ab\u00a0ceux pour qui relever le d\u00e9fi est plus important que de prot\u00e9ger ses arri\u00e8res\u00a0\u00bb conduise \u00e0 \u00ab\u00a0(partir) \u00e0 l&rsquo;assaut d&rsquo;une situation sans tenir compte de sa dangerosit\u00e9\u00a0\u00bb. \u00c0 l&rsquo;inverse, \u00ab\u00a0en l&rsquo;absence d&rsquo;adversaire direct, la reconnaissance active de l\u2019enjeu corporel et la capacit\u00e9 des acteurs \u00e0 montrer qu\u2019ils accomplissent leur \u00ab forfait \u00bb avec minutie, sans c\u00e9der aux tentations irr\u00e9fl\u00e9chies\u00a0\u00bb fournit aux plongeurs \u00ab\u00a0l\u2019occasion d\u2019endosser certains traits de la force de caract\u00e8re\u00a0: le cran, l\u2019int\u00e9grit\u00e9 et le sang-froid\u00a0\u00bb. Il n&#8217;emp\u00eache\u00a0: \u00e0 un David Le Breton, th\u00e9oricien de \u00ab\u00a0l&rsquo;ordalie\u00a0\u00bb, qui voit dans ces pratiques sportives qui n&rsquo;apportent a priori \u00e0 leurs adeptes aucun b\u00e9n\u00e9fice quantifiable une occasion de \u00ab\u00a0d\u00e9fier le carcan des normes sociales en tutoyant la mort\u00a0\u00bb, Luc Collard oppose un travail de terrain qui contredit les \u00ab\u00a0affirmations pr\u00e9remptoires\u00a0\u00bb et montre combien les praticiens de ces sports \u00e0 risque cherchent avant tout \u00e0 ma\u00eetriser celui-ci, au point de simuler des situations dangereuses lors des entra\u00eenements\u00a0: l&rsquo;important \u00e9tant d&rsquo;apprendre \u00e0 garder le contr\u00f4le de soi en toutes circonstances, et, loin de l\u00e2cher prise lors des moments critiques et de s&rsquo;abandonner \u00e0 l&rsquo;al\u00e9a, de poss\u00e9der le sang-froid n\u00e9cessaire, cultiv\u00e9 par la pratique, calcul\u00e9 par la rationalit\u00e9, pour faire face avec les meilleures chances de succ\u00e8s \u00e0 une situation p\u00e9rilleuse.<\/p>\n<p>C&rsquo;est bien ainsi que se comportent les comp\u00e9titeurs des Grands Prix de vitesse moto. Pour le profane, le fait que ces pilotes se retrouvent parfois \u00e0 faire frotter leurs car\u00e9nages \u00e0 des vitesses qui, en bout de ligne droite, d\u00e9passent les 300 km\/h, vaut comme preuve incontestable de cette inconscience qui seule permet d&rsquo;expliquer que l&rsquo;on prenne des risques pareils, tandis que les chutes, fr\u00e9quentes, spectaculaires, seront \u00e0 coup s\u00fbr les seules sc\u00e8nes d&rsquo;un Grand Prix moto qui, en France, auront les honneurs du journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9. Ces incidents t\u00e9moignent en tout cas de la force de cet enjeu comp\u00e9titif dont parle Luc Collard, enjeu qui, parfois, quand les places sont ch\u00e8res et les comp\u00e9titeurs d\u00e9butants, conduit \u00e0 aller trop loin. Ils sont, aujourd&rsquo;hui, le plus souvent, sans cons\u00e9quence, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que le long travail men\u00e9 sur les circuits, la refonte totale de leur s\u00e9curit\u00e9, la construction de nouvelles pistes comme \u00e0 Brno ou en Catalogne, l&rsquo;abandon m\u00eame de certaines \u00e9preuves comme la Finlande ont aujourd&rsquo;hui comme cons\u00e9quence que ces chutes, autrefois mortelles, se soldent d\u00e9sormais par une clavicule cass\u00e9e. Ainsi, depuis trois d\u00e9cennies, la dangerosit\u00e9 des Grands Prix moto, et leur mortalit\u00e9, a rejoint celle de ces disciplines que seul un Luc Collard consid\u00e8rera comme ce qu&rsquo;elles sont effectivement, des sports \u00e0 risque, le ski, le cyclisme. Sans doute l&rsquo;\u00e9volution du statut du risque dans la soci\u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral, cette civilisation des moeurs ch\u00e8re \u00e0 Norbert Elias et \u00e0 laquelle se r\u00e9f\u00e8re Luc Collard, aurait-elle de toute fa\u00e7on contraint les organisateurs \u00e0 am\u00e9liorer la s\u00e9curit\u00e9 des pilotes\u00a0: il se trouve que, historiquement, les choses ne se sont pas pass\u00e9es ainsi, et qu&rsquo;ils doivent \u00e0 leur seule action collective d&rsquo;avoir obtenu ce r\u00e9sultat eux qui, pourtant, pratiquant un sport o\u00f9 chacun lutte contre tous les autres, et dans lequel la diversit\u00e9 des nationalit\u00e9s ne favorise pas les rapprochements, ne semblaient pas les plus aptes \u00e0 faire efficacement valoir leurs revendications. En d&rsquo;autres termes, loin des surhommes, ou des t\u00eates br\u00fbl\u00e9es, que le sens commun imagine voir en eux, les pilotes moto ne sont pas seulement avant tout soucieux, en sportifs, mais aussi en professionnels r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s, de leur s\u00e9curit\u00e9\u00a0: il sont, lorsqu&rsquo;on leur impose des conditions de travail dans lesquelles le risque \u00e0 la fois atteint un niveau inacceptable, et d\u00e9coule non pas de la comp\u00e9tition elle-m\u00eame, mais de l&rsquo;inertie de ses organisateurs, parfaitement \u00e0 m\u00eame de lancer un mouvement social couronn\u00e9 de succ\u00e8s, et qui conduira \u00e0 un \u00e9tat stable o\u00f9 leur sport malgr\u00e9 tout risqu\u00e9 se d\u00e9roule dans des conditions de s\u00e9curit\u00e9 qu&rsquo;ils n&rsquo;ont plus ni raison ni occasion de contester.<\/p>\n<p>Pourtant, le Tourist Trophy existe toujours sur l&rsquo;\u00cele de Man, et sa dangerosit\u00e9 extr\u00eame demeure. Expliquer cette situation implique sans doute d&rsquo;appeler \u00e0 la rescousse un certain nombre de traits culturels et sociaux. Ainsi, ces \u00e9preuves de vitesse sur circuits routiers, en Europe, ne se rencontrent aujourd&rsquo;hui plus gu\u00e8re qu&rsquo;au Royaume-Uni, o\u00f9 il n&rsquo;est pas concevable qu&rsquo;une r\u00e9gulation \u00e9tatique viennent s&rsquo;opposer \u00e0 la libre volont\u00e9 de participants qui ne sont plus contraints de l&rsquo;\u00eatre par le calendrier sportif, o\u00f9 l&rsquo;on rencontre aussi la force d&rsquo;une tradition qui, dans un pays qui domina longtemps, en mati\u00e8re sportive et industrielle, le monde de la moto, reste pr\u00e9gnante. Les participants au Tourist Trophy sont, pour l&rsquo;essentiel, des pilotes amateurs ou des professionnels retrait\u00e9s pour lesquels le prestige de l&rsquo;\u00e9preuve, souvent purement national, voire local, compense sa dangerosit\u00e9, une situation que l&rsquo;on retrouvera dans d&rsquo;autres cas particuliers, comme le rallye Paris-Dakar, lui aussi meurtrier. Impossible, on le voit, de recourir \u00e0 des explications autres que singuli\u00e8res et conjoncturelles pour comprendre le maintien d&rsquo;une \u00e9preuve aussi anachronique sur le plan de la s\u00e9curit\u00e9. Sans doute le Tourist Trophy poss\u00e8de-t-il une dimension anthropologique, celle d&rsquo;une \u00e9preuve sans \u00e9quivalent dont les concurrents ne peuvent ignorer \u00e0 quel point ils mettent objectivement, en y participant, leur vie en danger, \u00e9preuve dont ils ne retireront que des satisfactions symboliques, en terme de prestige, en termes aussi d&rsquo;accomplissement personnel. Mais leur choix de prendre le d\u00e9part, purement individuel, d\u00e9livr\u00e9 des contraintes institutionnelles, peut difficilement justifier d&rsquo;une analyse sociologique. Et, m\u00eame en se limitant au cadre de la vitesse moto, il ne peut en aucun cas pr\u00e9tendre \u00e0 quelque repr\u00e9sentativit\u00e9 que soit, sinon pour rappeler les conditions de travail qui, historiquement, ont \u00e9t\u00e9 celles des pilotes durant les ann\u00e9es 1950 et 1960. Avec le Tourist Trophy, on se trouve indiscutablement en pr\u00e9sence d&rsquo;une \u00e9preuve extr\u00eame\u00a0: mais, justement \u00e0 cause de cela, elle est aussi unique, d\u00e9laiss\u00e9e, et totalement marginale. Et ce qui vaut dans la comp\u00e9tition peut ais\u00e9ment se transposer \u00e0 la pratique quotidienne de la moto.<\/p>\n<h3>Cultiver les repr\u00e9sentations<\/h3>\n<p>On peut fort bien illustrer l&rsquo;\u00e9cart entre extr\u00eame et quotidien au moyen d&rsquo;une simple comparaison des statistiques de mortalit\u00e9 sur deux circuits tous deux trac\u00e9s sur la voirie ordinaire, celle que tout le monde emprunte \u00e0 des fins utilitaires, mais qui se distinguent radicalement par l&#8217;emploi qui est le leur, celui sur lequel se court le Tourist Trophy de l&rsquo;\u00cele de Man, et le boulevard p\u00e9riph\u00e9rique parisien. Avec quatre cat\u00e9gories, avec le plus souvent deux courses par cat\u00e9gorie, avec la formule propre \u00e0 cette \u00e9preuve d&rsquo;une course individuelle contre la montre, laquelle explique le nombre consid\u00e9rable des engag\u00e9s, un total approximatif de 450 pilotes et passagers ont particip\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9dition 2011 du Tourist Trophy. Le bilan s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve donc \u00e0 trois morts, soit, pour les participants, une chance sur 150 d&rsquo;avoir un accident mortel. Sur le p\u00e9riph\u00e9rique parisien, on mesure une fr\u00e9quentation journali\u00e8re de l&rsquo;ordre de 1,2 millions de v\u00e9hicules, avec un trafic approximativement constitu\u00e9, selon le bilan 2010 de la s\u00e9curit\u00e9 routi\u00e8re publi\u00e9 par la Pr\u00e9fecture de police, de deux-roues motoris\u00e9s \u00e0 hauteur de 17\u00a0%. On peut donc grossi\u00e8rement estimer que, chaque ann\u00e9e, scooteristes et motocyclistes effectuent un peu moins de 75 millions de trajets sur le p\u00e9riph\u00e9rique, boulevard sur lequel, en 2010, on a d\u00e9nombr\u00e9 un seul mort. Un motocycliste poss\u00e8de donc 500 000 fois moins de chances de trouver la mort en roulant sur le p\u00e9riph\u00e9rique qu&rsquo;en participant au Tourist Trophy.<\/p>\n<p>Et la comparaison n&rsquo;est pas aussi artificielle qu&rsquo;on pourrait le penser au premier abord. Les concurrents du Tourist Trophy, amateurs pour l&rsquo;essentiel, utilisent en effet des motos \u00e0 peine diff\u00e9rentes des supersports que l&rsquo;on croise quotidiennement sur le p\u00e9riph\u00e9rique, m\u00eame si celles-ci repr\u00e9sentent une part infime du trafic. En d&rsquo;autres termes, ce n&rsquo;est ni la puissance de la moto, ni l&rsquo;usage qui en est fait, et pas n\u00e9cessairement les capacit\u00e9s de son propri\u00e9taire ni les intentions de son acheteur qui permettent de distinguer la fa\u00e7on dont les motards utilisent des machines du m\u00eame type sur ces deux cat\u00e9gories de circuits, mais bien le fait que l&rsquo;on ne se comporte objectivement pas de la m\u00eame mani\u00e8re quand on prend un risque sportif incontestablement \u00e9lev\u00e9, et que bien des pilotes professionnels consid\u00e8rent comme tr\u00e8s au-del\u00e0 de ceux qu&rsquo;ils acceptent de prendre durant leur carri\u00e8re, et quand on utilise la voie publique pour aller au travail le matin, et rentrer chez soi le soir. Confondre ces centaines de milliers d&rsquo;usagers ordinaires avec les quelques individus qui, ne parvenant pas \u00e0 bien saisir la diff\u00e9rence entre ces deux genres de circuits, font de temps \u00e0 autre les gros titres des d\u00e9p\u00eaches de presse, revient \u00e0 consid\u00e9rer que tous les cygnes sont noirs, au pr\u00e9texte qu&rsquo;il arrive parfois que la police en attrape un.<\/p>\n<p>Pourtant, depuis l&rsquo;origine, que l&rsquo;on peut situer au milieu des ann\u00e9es 1970, de la politique de s\u00e9curit\u00e9 routi\u00e8re qui s&rsquo;applique aux motocyclistes, toute une cat\u00e9gorie de justifications produites par les autorit\u00e9s \u00e0 l&rsquo;appui de leurs d\u00e9cisions se caract\u00e9rise par cette volont\u00e9 d&rsquo;ignorer une telle distinction, quand bien m\u00eame elle se traduirait de la mani\u00e8re la plus \u00e9vidente, aussi bien dans l&rsquo;exp\u00e9rience quotidienne qu&rsquo;\u00e0 travers les donn\u00e9es plus rationnellement fond\u00e9es de l&rsquo;accidentalit\u00e9. Tournant le dos \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;elles ne veulent pas conna\u00eetre, ces justifications mettent en sc\u00e8ne, \u00e0 travers un bavardage pseudo-savant qui rejoint ces variations du syst\u00e8me de l\u00e9gitimation dont Luc Boltanski donnait quelques exemples dans son <a href=\"http:\/\/www.persee.fr\/web\/revues\/home\/prescript\/article\/arss_0335-5322_1975_num_1_2_2456\">article<\/a> paru en mars 1975 dans les Actes de la recherche en sciences sociales, un imaginaire extr\u00eamement pauvre qui voit les motards comme des individus priv\u00e9s d&rsquo;autonomie intellectuelle, asservis \u00e0 leurs machines, et incapables d&rsquo;agir autrement qu&rsquo;en exploitant en toute circonstance et sans retenue toutes les capacit\u00e9s de celles-ci. Pr\u00e9sentes notamment dans les \u00e9crits d&rsquo;un Christian G\u00e9rondeau, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970, ces repr\u00e9sentations restent, aujourd&rsquo;hui encore, efficaces, comme en t\u00e9moigne un objet r\u00e9cent et tr\u00e8s singulier, m\u00eame s&rsquo;il peut sembler mineur.<\/p>\n<p>Il s&rsquo;agit d&rsquo;un <a href=\"http:\/\/www.aquitaine.pref.gouv.fr\/informez\/presse\/2007\/4trim2007\/10\/pratique_moto.pdf\">rapport<\/a> produit en 2007 et r\u00e9pondant \u00e0 une commande des pr\u00e9fectures de la r\u00e9gion Aquitaine et du d\u00e9partement de la Gironde, commande dont il n&rsquo;a malheureusement pas \u00e9t\u00e9 possible de retrouver les termes. Cens\u00e9 aider \u00e0 comprendre les attitudes \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du risque des seuls motards, titulaires donc du permis moto, dans leur pratique quotidienne, il est l&rsquo;oeuvre de trois experts, Aur\u00e9lie Ch\u00eane, universitaire sp\u00e9cialiste de la communication, <a href=\"http:\/\/www.u-bordeaux3.fr\/fr\/l_universite\/organisation\/les_membres_de_l_equipe_presidentielle\/equipe_presidentielle.html\" target=\"_blank\">Patrick Baudry<\/a>, sociologue enseignant \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Bordeaux 3 et Xavier Pommereau, psychiatre au CHU de Bordeaux. Au m\u00eame titre qu&rsquo;un David Le Breton dont il partage l&rsquo;approche comme les sujets d&rsquo;\u00e9tude, <a href=\"http:\/\/www.editions-harmattan.fr\/index.asp?navig=catalogue&amp;obj=livre&amp;no=5679\" target=\"_blank\">Patrick Baudry <\/a>s&rsquo;int\u00e9resse aux mises en danger volontaires de son int\u00e9grit\u00e9 physique, selon une d\u00e9marche elle aussi sans lien avec la pratique scientifique\u00a0; Xavier Pommereau est quant \u00e0 lui sp\u00e9cialiste du suicide chez les adolescents.<\/p>\n<p>La d\u00e9marche de la pr\u00e9fecture se r\u00e9v\u00e8le donc riche de sens. Si elle fait appel \u00e0 des experts du monde social, c&rsquo;est qu&rsquo;elle pense \u00eatre confront\u00e9e \u00e0 l&rsquo;un de ces grands probl\u00e8mes de soci\u00e9t\u00e9 face auxquels, parce qu&rsquo;ils sortent du champ de la normalit\u00e9 administrative et de la mani\u00e8re dont elle g\u00e8re les difficult\u00e9s banales, elle se consid\u00e8re comme impuissante, ce qui la conduit \u00e0 r\u00e9clamer le secours de sp\u00e9cialistes disposant d&rsquo;un savoir qui lui fait d\u00e9faut. Et la d\u00e9viance adolescente sous toutes ses formes, d\u00e9linquance, consommation de drogue ou d&rsquo;alcool, prises de risques de tous ordres, forme \u00e0 la fois un des th\u00e8mes les plus fr\u00e9quents dans ce type de recours, un des plus anciens, et un des plus pris\u00e9s. Elle a donc g\u00e9n\u00e9r\u00e9 son bataillon de sp\u00e9cialistes, dont font partie Xavier Pommereau et Patrick Baudry, sp\u00e9cialistes dont l&rsquo;intervention est d&rsquo;autant plus n\u00e9cessaire que, s&rsquo;adressant \u00e0 des adolescents, et donc \u00e0 des mineurs, la pr\u00e9fecture ne peut ni rester passive ni se contenter de sa mani\u00e8re ordinaire de faire, en restant \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du domaine de la loi et de son application. Or, comme on vient de le voir, les comp\u00e9tences des experts en question, qui ignorent tout du monde de la moto, s&rsquo;exercent dans un sens tr\u00e8s particulier et sur un objet pr\u00e9cis, sur lequel ils ont d\u00e9j\u00e0 eu l&rsquo;occasion de <a href=\"http:\/\/www.alapage.com\/m\/ps\/mpid:MP-1E583M2992752#moid:MO-B1F6DM5501353\" target=\"_blank\">collaborer<\/a>. Ils auront, de plus, contrairement \u00e0 leur habitude, affaire ici \u00e0 des adultes, souvent d\u00e9j\u00e0 d&rsquo;\u00e2ge m\u00fbr. Deux fonctionnaires participeront aussi \u00e0 ce travail, un officier de police, chef de projet s\u00e9curit\u00e9 routi\u00e8re, et un agent du Centre technique de l&rsquo;\u00e9quipement qui exerce \u00e9galement la fonction de Monsieur v\u00e9lo, <a href=\"http:\/\/www.developpement-durable.gouv.fr\/-Monsieur-Velo-et-ses-partenaires-.html\" target=\"_blank\">r\u00e9seau<\/a> cr\u00e9\u00e9 en 2006 et reproduisant, \u00e0 petite \u00e9chelle, celui qui existait pour la moto depuis plus de dix ans. A l&rsquo;inverse le M. Moto d\u00e9partemental, d\u00e9positaire officiel des comp\u00e9tences en la mati\u00e8re au sein de la pr\u00e9fecture, ne sera visiblement pas consult\u00e9. Le contrat des chercheurs, en d&rsquo;autres termes, comprenait \u00e0 la fois des clauses implicites, et une strat\u00e9gie visant \u00e0 \u00e9liminer d&rsquo;avance les mauvaises surprises\u00a0: et en effet, les objectifs seront tenus.<\/p>\n<p>Ob\u00e9issant \u00e0 une m\u00e9thodologie d&rsquo;apparence \u00e9prouv\u00e9e m\u00eame si les auteurs \u00e9vitent de la d\u00e9tailler, recherche documentaire, entretiens nombreux mais d&rsquo;une dur\u00e9e inconnue avec des acteurs du monde motard, observations d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements tels les coupes <a href=\"http:\/\/www.coupes-moto-legende.fr\/\" target=\"_blank\">Moto L\u00e9gende<\/a>, \u00ab\u00a0le plus grand rassemblement de motos de collection et d&rsquo;exception\u00a0\u00bb, le rapport \u00e9tonne par l&rsquo;usage extr\u00eamement pauvre qu&rsquo;il fait d&rsquo;un mat\u00e9riau pourtant, a priori, riche. Sa fa\u00e7on de prendre au mot, de paraphraser m\u00eame, des contenus de nature publicitaire, son regard normatif sur des pratiques qui ne sont presque jamais d\u00e9crites comme ce qu&rsquo;elles sont, le quotidien d&rsquo;usagers de la route qui ont comme caract\u00e9ristique essentielle de ne pas \u00eatre des automobilistes, mais qui sont toujours ramen\u00e9es \u00e0 une dimension mythique et se d\u00e9roulent dans un monde \u00e9sot\u00e9rique peupl\u00e9 de pilotes, et pas de conducteurs, lesquels semblent appartenir \u00e0 une esp\u00e8ce distincte du commun des mortels au point que l&rsquo;on en vienne \u00e0 s&rsquo;\u00e9tonner qu&rsquo;ils ne soient pas, selon le vocable en usage en Italie, qualifi\u00e9s de \u00ab\u00a0centaures\u00a0\u00bb, donnent \u00e0 la fois l&rsquo;impression que ses auteurs n&rsquo;ont pas cherch\u00e9 autre chose que la confirmation de leurs pr\u00e9jug\u00e9s, et qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas non plus trouv\u00e9 utile de perdre trop de temps \u00e0 traiter une commande qui sort de leur champ d&rsquo;activit\u00e9 habituel et semble les avoir fort peu int\u00e9ress\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00c0 ce titre, avoir pris comme terrain les coupes Moto L\u00e9gende constitue un choix fortement significatif, lequel contraindra \u00e9troitement le mat\u00e9riau ainsi recueilli, qui peut difficilement pr\u00e9tendre \u00e0 quelque repr\u00e9sentativit\u00e9 que ce soit tout en correspondant parfaitement aux attentes du chasseur de mythes. Le circuit de Dijon accueille en effet chaque ann\u00e9e une manifestation unique, qui voit tourner, au guidon de machines de comp\u00e9tition d&rsquo;\u00e9poque, survivantes capricieuses qui n\u00e9cessitent les soins attentifs de propri\u00e9taires passionn\u00e9s, d&rsquo;anciens pilotes de Grand Prix dont certains, tel <a href=\"http:\/\/www.coupes-moto-legende.fr\/pages\/pilotes-tetes-affiches.htm\" target=\"_blank\">Phil Read<\/a> pour l&rsquo;\u00e9dition 2011, ont effectivement acquis une dimension h\u00e9ro\u00efque. Un tel \u00e9v\u00e9nement permet de saisir le quotidien du motard avec autant de pertinence que le meeting a\u00e9rien de l&rsquo;<a href=\"http:\/\/www.ajbs.fr\/\" target=\"_blank\">Amicale Jean-Baptiste Salis<\/a> celui du pilote d&rsquo;un avion l\u00e9ger. Passer sous silence la singularit\u00e9 de cette manifestation, et la sp\u00e9cificit\u00e9 du public qui y prend part, ignorer aussi, de mani\u00e8re plus globale, \u00e0 quel point les rassemblements de ce type, \u00e0 l&rsquo;inverse des concentrations des ann\u00e9es 1970, sont devenus rares et n&rsquo;attirent d\u00e9sormais plus qu&rsquo;une fraction marginale des usagers de deux-roues motoris\u00e9s, permet \u00e0 l&rsquo;inverse de continuer \u00e0 filer la fiction du mythique, de l&rsquo;extraordinaire, du surhumain, qui parcourt le rapport. Pas forc\u00e9ment fausse mais aussi singuli\u00e8re qu&rsquo;essentialiste, g\u00e9n\u00e9ralisant abusivement des situations toujours particuli\u00e8res, priv\u00e9e tant de donn\u00e9es sociom\u00e9triques que d&rsquo;une approche sociologique des populations \u00e9tudi\u00e9es, la vision du monde motard que donne le rapport se r\u00e9v\u00e8le, au fond, totalement d\u00e9su\u00e8te\u00a0: d\u00e9crire celui-ci tel qu&rsquo;il a peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 lorsque la moto n&rsquo;attirait plus que quelques milliers d&rsquo;irr\u00e9ductibles ne fournit aucun \u00e9l\u00e9ment permettant d&rsquo;\u00e9clairer son \u00e9tat actuel. Difficile de concilier cette volont\u00e9 de ne voir la moto que comme une machine d&rsquo;exception avec la statistique des permis moto d\u00e9livr\u00e9s chaque ann\u00e9e, et gr\u00e2ce \u00e0 laquelle on se rend compte que cet objet mythique et exclusif peut d\u00e9sormais \u00eatre l\u00e9galement conduit par un homme de moins de quarante ans sur quatre. Le commanditaire du rapport, en d&rsquo;autres termes, n&rsquo;en a pas forc\u00e9ment eu pour son argent\u00a0: il peut, par contre, \u00eatre assur\u00e9 de ne pas trouver dans ce travail d&rsquo;universitaires de quoi modifier ses repr\u00e9sentations.<\/p>\n<p>Il y a naturellement quelque chose d&rsquo;anecdotique \u00e0 \u00e9tudier un corpus compos\u00e9 d&rsquo;un seul \u00e9l\u00e9ment\u00a0; malheureusement, il est difficile de faire autrement. Il ne semble pas, en effet, que la puissance publique ait jug\u00e9 bon, aujourd&rsquo;hui comme hier, de financer d&rsquo;autres travaux du m\u00eame type. \u00c0 titre d&rsquo;exemple, le rapport \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/www.ladocumentationfrancaise.fr\/catalogue\/9782110069795\/\" target=\"_blank\">Gisements<\/a> de s\u00e9curit\u00e9 routi\u00e8re\u00a0: les deux-roues motoris\u00e9s\u00a0\u00bb publi\u00e9 en 2007 sous la responsabilit\u00e9 du pr\u00e9fet R\u00e9gis Guyot, et dont les premi\u00e8res pages, et la conclusion, sont disponibles en <a href=\"http:\/\/developpementdurable.documentation.developpement-durable.gouv.fr\/documents\/Urbamet\/0286\/Urbamet-0286194\/PREDIT0109.pdf\">ligne<\/a>, se place, lui, dans un cadre bien plus traditionnel, celui d&rsquo;un travail en commission avec auditions de personnalit\u00e9s, exp\u00e9rimentations diverses et compilation de donn\u00e9es, avec comme objectif de produire une s\u00e9rie de recommandations pratiques. Rien ne permet donc de rapprocher ces deux genres de litt\u00e9rature administrative, et si les rapports comme celui du pr\u00e9fet Guyot sont assez communs, le travail des universitaires aquitains semble bien unique en son genre.<\/p>\n<p>Aussi sera-t-il plus pertinent, si dissemblables que soient leurs natures, de comparer, dans le domaine du risque, les approches de Patrick Baudry et Xavier Pommereau \u00e0 celle de Luc Collard, une t\u00e2che pas n\u00e9cessairement ais\u00e9e dans la mesure o\u00f9, assez rapidement, celles-ci se r\u00e9v\u00e8lent mutuellement exclusives. Pourtant, au d\u00e9part, tous s&rsquo;int\u00e9ressent \u00e0 la m\u00eame chose, la mani\u00e8re dont une population confront\u00e9e \u00e0 un risque \u00e0 la fois grave, puisque potentiellement mortel, et significativement plus \u00e9lev\u00e9 que celui qu&rsquo;affrontent d&rsquo;autres cat\u00e9gories, ici les tennismen ou bien les automobilistes, va prendre en compte cette situation. Chez Luc Collard, la pr\u00e9caution accompagne indissociablement la pratique des sports \u00e0 risque, et leurs adeptes, par une s\u00e9rie de mesures pratiques qui vont de l&rsquo;\u00e9quipement \u00e0 l&rsquo;entra\u00eenement,\u00a0feront tout pour limiter les cons\u00e9quences d&rsquo;accidents \u00e9ventuels\u00a0: ils agiront, en somme, en adultes. Pour Patrick Baudry et Xavier Pommereau, la strat\u00e9gie du motard face au risque rel\u00e8ve de la d\u00e9n\u00e9gation. \u00c0 partir de fragments d&rsquo;entretiens, ils d\u00e9criront ainsi toute une s\u00e9rie de r\u00e9actions de motards, consid\u00e9rer, par exemple, qu&rsquo;une chute lors d&rsquo;une le\u00e7on de conduite ne peut \u00eatre qualifi\u00e9e d&rsquo;accident, croire en la vertu salvatrice de son exp\u00e9rience ou des capacit\u00e9s d&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration de sa machine, ou bien, en dernier recours, avoir de l&rsquo;accident une conception fataliste, ce qui \u00ab\u00a0a pour cons\u00e9quence de d\u00e9tacher l&rsquo;accident de tout risque de mort\u00a0\u00bb. Chaque fois, ces conceptions pragmatiques seront contredites par des experts, formateurs, concessionnaires, m\u00e9decin sp\u00e9cialiste de r\u00e9\u00e9ducation\u00a0; le discours du sens commun motard, en d&rsquo;autres termes, sera syst\u00e9matiquement invalid\u00e9 et ramen\u00e9 \u00e0 ce que les auteurs du rapport veulent qu&rsquo;il soit\u00a0: des propos immatures de gens inconscients des risques qu&rsquo;ils prennent.<\/p>\n<p>Il aurait pourtant suffit de poser quelques questions, de dresser par exemple le catalogue des \u00e9quipements de s\u00e9curit\u00e9 facultatifs que les motards ach\u00e8tent, de chercher \u00e0 savoir combien d&rsquo;entre eux suivent des formations compl\u00e9mentaires tout autant facultatives, ou de s&rsquo;int\u00e9resser aux raisons pour lesquelles les d\u00e9butants choisissent pour l&rsquo;essentiel, sans subir de contrainte l\u00e9gale pour ceux qui ont pass\u00e9 le cap des 21 ans, des motos de faible puissance, de faire, en somme, guid\u00e9 par son terrain, un peu de sociologie, pour dresser un portrait du motard radicalement diff\u00e9rent, et bien plus proche de la r\u00e9alit\u00e9. Emprunter cette voie aurait permis de mettre au jour, dans le sillage de Luc Collard, une culture de s\u00e9curit\u00e9 propre aux motards, culture que l&rsquo;on retrouvera rarement chez les automobilistes convertis au scooter. On se rend pourtant compte, en consultant des statistiques qui distinguent depuis peu ces deux cat\u00e9gories de motocyclistes, que les seconds ont autant, voire plus d&rsquo;accidents que les premiers, m\u00eame si le caract\u00e8re essentiellement urbain de ceux-ci les rend moins graves.<\/p>\n<p>Les utilisateurs de scooters, pourtant, n&rsquo;int\u00e9ressent pas la pr\u00e9fecture d&rsquo;Aquitaine. Ces usagers, objets de l&rsquo;attention du pr\u00e9fet Guyot, seront sp\u00e9cifiquement exclus du Rapport sur la pratique de la moto. Limiter celui-ci \u00e0 une cat\u00e9gorie qui n&rsquo;est pas tant r\u00e9glementaire que culturelle et sociale, prendre en compte la moto sous le seul angle du risque revient \u00e0 relier par un lien de causalit\u00e9 m\u00e9canique deux propri\u00e9t\u00e9s parfaitement distinctes, rouler \u00e0 moto, et adopter des comportements dans lesquels on se met en danger. Facile, d\u00e8s lors, de conclure que l&rsquo;on choisit la moto par amour du risque, et pas en d\u00e9pit de celui-ci. Il ne reste, d\u00e8s lors, qu&rsquo;\u00e0 apporter la caution de l&rsquo;universitaire aux repr\u00e9sentations n\u00e9gatives de l&rsquo;administration, et la boucle est boucl\u00e9e et le contrat rempli \u00e0 la satisfaction de tous.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par l&rsquo;engagement direct des usines japonaises en comp\u00e9tition, amplifi\u00e9 par le succ\u00e8s commercial de mod\u00e8les qui allaient entra\u00eener la renaissance d&rsquo;une pratique moribonde durant les ann\u00e9es 1960, le d\u00e9veloppement explosif de la pratique de la moto au cours des ann\u00e9e 1970 aura aussi des cons\u00e9quences dans le domaine sportif. 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